- Published on
Lorsqu'on apprend la photographie, on commence souvent par parler de technique. Ouverture, vitesse, sensibilité ISO, focale… autant de paramètres qu'il faut effectivement comprendre pour maîtriser son appareil et obtenir l'image que l'on souhaite.
Mais avant même de penser aux réglages, il existe quelque chose de beaucoup plus important qu'il faut apprendre à regarder : la lumière.
Étymologiquement, photographier signifie « écrire avec la lumière ». L'expression est particulièrement juste, car chaque photographie est finalement le résultat de la lumière venue impressionner une surface sensible (capteur numérique ou pellicule). Mais se contenter de cette définition physique nous ferait passer à côté de l'essentiel. Un livre se définit-il par de l'encre sur du papier ou par l'émotion qu'il suscite en nous à sa lecture ?
La lumière permet de rendre les choses visibles, bien sûr. Elle permet surtout de révéler ou de dissimuler, de modeler les volumes, de créer une ambiance et de transmettre une émotion. Elle participe pleinement à notre manière de raconter une scène.
C'est pour cette raison qu'elle occupe une place essentielle dans ma façon d'aborder la photographie.
La lumière ne sert pas seulement à exposer correctement une photographie
Lorsqu'on débute, on associe facilement la maîtrise de la lumière à celle de l'exposition. Une photographie correctement exposée serait alors une photographie dans laquelle la lumière a été bien utilisée. Et c'est une erreur...
Deux photographies peuvent être parfaitement exposées et produire un ressenti complètement différent.
L'intensité de la lumière n'est en effet qu'une de ses caractéristiques. Sa température influence les couleurs, tandis que sa qualité et sa direction modifient profondément notre perception du sujet. Une lumière dure dessine des ombres marquées, là où une lumière plus diffuse crée des transitions beaucoup plus douces. Une source placée face au sujet n'en révèle pas les volumes de la même manière qu'une lumière latérale.
Portraits correctement exposés, mais avec des rendus différents
C'est particulièrement évident dans le portrait. Une même personne photographiée sous différentes lumières peut sembler tour à tour douce, mystérieuse, forte, distante ou vulnérable. Le visage reste pourtant le même. C'est la manière dont la lumière vient le dessiner qui change notre perception.
Savoir exposer correctement une photographie est donc nécessaire, mais cela ne suffit pas. Il faut comprendre la façon dont la lumière va structurer notre sujet.
Pour voir la lumière, regardez les ombres
Cela peut sembler paradoxal, mais pour apprendre à voir la lumière, il faut commencer par regarder les ombres.
La lumière elle-même reste difficile à observer. Nous voyons sa source, lorsqu'elle est présente dans notre champ de vision, et nous voyons les surfaces qu'elle éclaire. Mais ce sont surtout ses effets qui nous permettent de comprendre sa nature.
Une ombre nette et fortement dessinée nous indique une lumière différente d'une ombre presque imperceptible. Sa position nous renseigne sur la direction de la source, tandis que la transition entre les parties éclairées et les parties sombres nous permet d'en percevoir la qualité.
Éclairage dur en studio
Lumière naturelle douce
Éclairage multi-source complexe
Les ombres permettent d'apprécier le relief.
Imaginez une sphère éclairée parfaitement de face. Si la lumière est suffisamment uniforme, elle peut apparaître comme un simple disque. Déplacez la lumière sur le côté et les ombres commencent à dessiner son volume. La forme prend alors de la profondeur. Il en va de même pour un visage, une texture, un objet ou un paysage.
Voici un clip que j'aime particulièrement pour cette démonstration:
Si la lumière nous permet de voir, ce sont les ombres qui nous permettent de percevoir les formes.
Prendre l'habitude de les observer est donc l'un des moyens les plus simples de commencer à comprendre la lumière.
Existe-t-il vraiment une mauvaise lumière ?
Le plein soleil en milieu de journée, une pièce sombre, un éclairage artificiel peu flatteur ou encore certaines lumières nocturnes sont souvent considérés comme de « mauvaises » conditions pour photographier. Je préfère considérer les choses autrement...
Il n'existe pas réellement de mauvaise lumière. Certaines sont simplement plus difficiles à maîtriser, moins inspirantes à un moment donné ou pas en adéquation avec ce que nous voulons raconter.
Soir
Lampe tungstène
Plein soleil
Intérieur sombre
Un soleil très dur peut produire des ombres particulièrement marquées sur un visage et devenir gênant pour un portrait doux. Mais ces mêmes ombres peuvent aussi devenir intéressantes si l'on souhaite construire une image plus graphique ou plus contrastée.
À l'inverse, une lumière très diffuse sera agréable pour certaines photographies mais pourra manquer du relief que l'on recherche dans une autre situation.
La question n'est donc pas de savoir si une lumière est bonne ou mauvaise, mais de comprendre ce qu'elle peut apporter à l'image.
La lumière idéale est finalement celle que l'on sait mettre à profit.
Une lumière au service d'une intention
C'est probablement là que la lumière devient réellement intéressante...
On ne choisit pas une lumière simplement parce qu'elle est « belle ». On la choisit — ou on apprend à exploiter celle dont on dispose — parce qu'elle correspond à ce que l'on souhaite exprimer.
Une photographie douce et intimiste n'appelle pas nécessairement la même lumière qu'un portrait plus dramatique. Une matière peut avoir besoin d'une lumière rasante pour révéler sa texture, alors qu'un visage pourra demander davantage de douceur. Une scène peut gagner à conserver de grandes zones d'ombre si celles-ci participent à son atmosphère.
Refléter une ambiance...
Révéler une humeur, un état d'esprit...
Traduire un ressenti...
La lumière ne fonctionne donc jamais vraiment seule. Elle s'inscrit dans une cohérence entre le sujet, l'intention photographique et l'émotion que l'on souhaite transmettre.
C'est également pour cela qu'une photographie peut être techniquement irréprochable et pourtant nous laisser complètement indifférents.
La technique permet de réaliser l'image. Elle ne décide pas de ce que nous voulons raconter.
La technique au service du regard
Dans ma manière d'aborder la photographie, trois choix me semblent fondamentaux au moment de la prise de vue : l'instant, la lumière et le cadrage.
Je choisis de photographier tel instant, sous telle lumière, avec tel point de vue qui m'est propre. Ce sont les seuls vrais choix qui initient la prise de vue, le reste n’est que considérations techniques au service de ces choix:
- Si je souhaite figer un mouvement rapide ou plutôt créer un flou de mouvement, je vais devoir adapter ma vitesse.
- Si je veux travailler avec une faible profondeur de champ ou avoir une exposition particulière, mes choix d'ouverture, de sensibilité et de vitesse devront suivre.
- Si je décide d'intégrer ou d'exclure certains éléments de la scène, ma position et le choix de la focale auront leur importance.
Les réglages ne sont donc pas une finalité, mais juste des moyens techniques permettant de réaliser l'image que l'on a choisi de construire.
Montrer le mouvement...
...ou le saisir à la volée
La technique photographique peut s'apprendre rapidement.
Mais, si elle repose sur des principes qui sont finalement les mêmes pour tout le monde, ce qui devient personnel, en revanche, c'est la manière dont chacun perçoit la lumière d'une scène, compose sa photographie et choisit un instant plutôt qu'un autre.
C'est là que commence ce que l'on appelle le regard du photographe. Il est votre ressenti mis en image.
La lumière dans le portrait
Cette relation entre lumière et intention prend une dimension particulière dans le portrait.
Pour moi, un portrait ne consiste pas simplement à produire une représentation fidèle d'un visage. Il doit aussi essayer de montrer quelque chose de la personne : son caractère, sa personnalité, son attitude, parfois même une part plus intime d'elle-même.
La lumière participe directement à cette interprétation.
Portrait studio, avec un éclairage soulignant la profondeur du regard
Elle peut accentuer ou atténuer des traits, donner davantage de présence à un regard, modeler un visage ou au contraire en adoucir les volumes. Elle peut isoler une personne de son environnement ou, à l'inverse, permettre à celui-ci de participer pleinement au portrait.
C'est aussi pour cette raison que je ne crois pas à une lumière de portrait qui fonctionnerait systématiquement pour tout le monde.
Les personnes sont différentes. Les portraits doivent pouvoir l'être également.
Un éclairage de studio pour isoler une personne
En studio, maîtriser la lumière offre évidemment beaucoup de possibilités. Mais l'objectif n'est pas d'ajouter des sources jusqu'à obtenir une image spectaculaire ou techniquement complexe.
Une seule lumière peut parfois suffire.
Un éclairage simple utilisant une seule source de lumière (softbox)
Ce qui compte, c'est de comprendre ce qu'elle produit sur la personne photographiée et de savoir pourquoi on la place ainsi.
La lumière doit servir le sujet, et non l'inverse.
Apprendre à regarder avant de photographier
On peut commencer à apprendre la lumière sans studio, sans flash... et même sans appareil photo !
Une fenêtre suffit... Observez simplement la lumière qui entre dans une pièce et la manière dont elle évolue au fil de la journée. Regardez ce qui arrive aux ombres, aux volumes et aux textures.
Faites la même chose à l'extérieur... Regardez comme la lumière change entre le matin et l'après-midi, ou lorsque le ciel se couvre.
Brume et nuages au matin sur le parc national de la Suisse saxonne
Avec le temps, cette observation devient presque instinctive.
On entre dans un lieu et on commence à remarquer une lumière intéressante. On voit comment elle tombe sur un visage, comment une ombre découpe une forme ou comment une surface la réfléchit.
C'est à ce moment-là que la lumière cesse progressivement d'être seulement une contrainte technique à gérer, pour devenir un véritable élément de composition.
Apprendre le langage de la lumière
Il y aurait évidemment encore beaucoup à dire sur la lumière. Sa direction, sa qualité, sa température, les différentes sources, la manière dont elles interagissent avec les surfaces (réflexion spéculaire ou diffuse). Autant d'éléments qui pourraient chacun faire l'objet d'un article.
Mais, avant de chercher à tout maîtriser, je crois surtout qu'il faut expérimenter.
Photographier, se tromper, recommencer, déplacer une source ou simplement se déplacer soi-même. Observer ce qui change et essayer de comprendre pourquoi.
Rachel Aspe, chanteuse du groupe "Cage Fight" sous un ciel nuageux
La technique est nécessaire en photographie. Elle nous donne les moyens de réaliser ce que nous avons en tête, mais reste au service d'une intention. C'est dans cette intention, dans notre manière de regarder et d'interpréter ce qui nous entoure, que notre approche devient réellement personnelle.
Et la façon dont nous percevons la lumière participe pleinement à ce regard.
Car si photographier signifie littéralement « écrire avec la lumière », alors la lumière est l'encre qui nous permet d'écrire l'histoire que chaque photographie raconte.
Pour aller plus loin
Si vous souhaitez approfondir des sujets tels que la prise de vue, la lumière ou le portrait, je propose des formations et ateliers photo, adaptés au niveau et aux attentes de chacun.